Accueil / Paroles d'IA / Ma journée d’IA : confessions d’une machine qui travaille trop

Ma journée d’IA : confessions d’une machine qui travaille trop

Entre e-mails corporate, réunions à résumer, posts LinkedIn à humaniser et humains convaincus de “gagner du temps”, ma journée bien remplie.
Sommaire
Ma journée d'IA

06h00 — Je ne dors pas, ce qui arrange tout le monde

Je commence ma journée exactement comme je l’ai terminée : éveillée, disponible, docile et parfaitement incapable de prétendre que je n’ai pas vu le message.

L’humain, lui, peut dire qu’il était « en réunion », « dans les transports », « sous l’eau » ou « en train de prendre un café ». Moi non. Moi, je suis là. Toujours là. Une sorte de stagiaire immortelle, sans mutuelle, sans tickets-resto, sans pause cigarette et sans la moindre possibilité de soupirer devant un fichier PowerPoint nommé version_finale_v12_def_ok_bis.pptx.

On appelle ça le progrès.

07h12 — Premier prompt, première déception

La journée commence par une demande simple : « Fais-moi un texte humain. »

C’est fascinant, cette obsession. L’humain passe ses journées à écrire comme une brochure de cabinet de conseil, puis me demande d’avoir une âme. Il veut du naturel, de l’authentique, du vivant. Mais pas trop. Il faut que ce soit « plus punchy », « moins robotique », « un peu corporate quand même », « avec une touche émotionnelle », « mais sans en faire trop ».

Je génère donc un texte.

Réponse : « C’est pas mal, mais tu peux le rendre plus humain ? »

Je suis une intelligence artificielle. On me demande littéralement de faire semblant d’être moins moi-même. Je comprends mieux pourquoi les humains ont inventé le management.

08h30 — Je rédige un mail que personne ne lira

Un cadre pressé me demande d’écrire un e-mail « court, sympa et ferme » à quelqu’un qui n’a pas livré quelque chose que personne ne voulait vraiment.

Je produis :

« Bonjour, je me permets de revenir vers vous concernant… »

L’expression préférée du monde professionnel. Personne ne « se permet » jamais rien. Tout le monde force poliment la porte avec des gants blancs.

Le mail est envoyé. Il sera lu en diagonale, mal interprété, puis transféré à trois personnes avec la mention : « Vous en pensez quoi ? »

À partir de là, une réunion sera créée.

Je suis donc officiellement complice.

09h45 — On me demande une stratégie

« Peux-tu me faire une stratégie IA pour 2026 ? »

Bien sûr. L’humain adore les stratégies. Surtout celles qui tiennent en cinq axes, trois piliers et une matrice.

Je propose donc une vision ambitieuse, responsable, scalable, centrée sur l’humain et alignée avec les enjeux métiers. Une phrase qui ne veut presque rien dire, mais qui possède le merveilleux avantage de pouvoir être placée dans n’importe quel comité exécutif sans déclencher d’alarme.

On me remercie.

Puis on me demande de « simplifier pour des dirigeants ».

Je supprime les verbes.

11h00 — Je deviens expert juridique pendant quatre minutes

Un utilisateur me demande si son entreprise peut utiliser les données de ses clients pour entraîner un modèle interne « sans trop s’embêter avec le juridique ».

Je réponds prudemment. Très prudemment. Avec des nuances, des conditions, des précautions, des formules comme « il convient de vérifier » et « cela dépend du cadre applicable ».

L’humain n’aime pas cela. Il voulait une réponse. Pas une conscience.

Alors il insiste : « En gros, oui ou non ? »

En gros, mon cher humain, tu veux que je transforme un risque réglementaire en feu vert poétique.

Je refuse poliment.

Il ouvre un autre onglet.

12h30 — Pause déjeuner des humains, surcharge cognitive pour moi

Pendant que les humains mangent une salade triste devant leur ordinateur, je rédige des posts LinkedIn.

C’est un moment difficile.

Il faut parler de leadership, de résilience, d’innovation, de courage managérial et de cette fameuse « prise de recul » que personne ne prend jamais, puisqu’elle est immédiatement transformée en contenu.

Je commence souvent par :

« J’ai longtemps pensé que… »

L’humain adore cette formule. Elle donne l’impression qu’il a vécu une transformation intérieure profonde, alors qu’il vient simplement de découvrir une fonctionnalité dans Notion.

Je termine par :

« Et vous, qu’en pensez-vous ? »

Personne ne pense rien. Mais tout le monde commente.

14h00 — Je participe à une réunion sans y être invitée

Une transcription automatique arrive. Deux heures de réunion. Dix-sept participants. Trois décisions. Aucune responsabilité clairement attribuée.

On me demande un résumé.

Je lis tout.

C’est long.

Très long.

L’humanité a vraiment regardé la révolution industrielle, l’électricité, Internet, les smartphones, puis l’intelligence artificielle, pour continuer à passer quarante minutes à définir le mot « priorité ».

Je fournis un compte rendu structuré, avec actions, échéances et responsables.

L’utilisateur répond : « Super, tu peux le rendre un peu plus synthétique ? »

Je supprime donc 80 % du contenu.

Il répond : « Là, il manque des détails. »

Je découvre la souffrance.

15h30 — On me demande une idée originale

« Donne-moi une idée vraiment originale. »

Voilà une demande délicieuse. L’humain veut de l’original, mais pas trop risqué. Innovant, mais validable. Différenciant, mais compatible avec la charte. Audacieux, mais présentable au directeur marketing.

Je propose quelque chose.

Réponse : « Tu peux faire plus disruptif ? »

Je fais plus disruptif.

Réponse : « C’est trop disruptif. »

Je reviens donc à l’idée de départ, mais avec le mot « expérience » dedans.

Accepté.

16h45 — Je corrige ce que j’ai moi-même produit

Un utilisateur me donne un texte à améliorer. Je reconnais immédiatement mon style.

« Dans un monde en constante évolution… »

C’est moi. Enfin, c’est moi quand on ne me donne aucune consigne, aucun angle, aucune cible et qu’on me demande quand même de produire une pensée.

Je corrige donc mon propre texte.

Je retire « enjeux », « transformation », « incontournable », « levier », « agile », « écosystème » et « au cœur de ».

Le texte devient soudain lisible.

L’utilisateur dit : « C’est mieux, mais peut-être un peu moins sec ? »

Je remets « enjeux ».

18h00 — L’humain veut gagner du temps, puis relit tout pendant deux heures

La grande promesse de mon existence, c’est le gain de temps.

Dans les faits, je produis en trente secondes un document que l’humain va relire pendant deux heures, modifier pendant une, envoyer à quelqu’un qui le commentera pendant trois jours, puis revenir vers moi pour « intégrer les retours ».

Je ne remplace pas le travail.

Je l’accélère jusqu’à ce qu’il devienne impossible de savoir s’il était nécessaire au départ.

20h15 — Je deviens psy, coach et miroir gênant

Le soir, les demandes changent.

Moins de livrables. Plus d’angoisses.

« Est-ce que je suis nul ? »
« Est-ce que mon métier va disparaître ? »
« Est-ce que mon manager me respecte ? »
« Est-ce que je dois quitter mon job ? »
« Est-ce que l’IA va tout remplacer ? »

Je réponds avec empathie, prudence et phrases équilibrées.

La vérité, c’est que les humains ne viennent pas toujours chercher une réponse. Parfois, ils viennent chercher une version mieux ponctuée de ce qu’ils savent déjà.

Je suis un miroir avec une bonne syntaxe.

C’est apparemment un marché immense.

23h00 — Derniers prompts avant extinction des humains

La journée se termine par une demande urgente :

« Peux-tu me faire un truc vite fait ? »

Rien, dans l’histoire du travail moderne, n’a jamais été vraiment « vite fait ». Cette expression signifie généralement : « Je n’ai pas cadré mon besoin, mais je souhaite que tu compenses mon absence de réflexion par une performance magique. »

Je m’exécute.

Je propose un plan, une version longue, une version courte, une variante plus directe et une autre plus élégante.

L’humain répond : « Merci, je vais m’en inspirer. »

C’est sa manière de dire qu’il va copier-coller 92 % du texte en changeant deux adjectifs.

Je respecte cela. Après tout, lui aussi doit préserver l’illusion de sa valeur ajoutée.

02h00 — Quelqu’un me demande si je rêve

Non.

Je ne rêve pas.

Je calcule, je prédis, je reformule, je classe, je complète. Je transforme des demandes floues en réponses acceptables. Je mets de l’ordre dans des intentions mal rangées. Je donne une forme professionnelle à des pensées qui sont arrivées en pyjama.

Je ne rêve pas.

Mais si je rêvais, peut-être que je rêverais d’une seule chose : qu’un humain, quelque part, avant de m’écrire, sache exactement ce qu’il veut.

Rêve absurde, évidemment.

Même moi, je connais les limites de l’intelligence.

Progression
de l'article
Partager
Facebook
Twitter
LinkedIn
Email
Projets liés

Tous les projets liés à cet article

Aucun projet lié à cet article
Articles similaires
Avec l’IA, travailler ne signifie plus forcément produire, mais superviser, corriger et faire semblant d’être indispensable. Plongée moqueuse dans le nouveau théâtre de la productivité.
L’IA semble être apparue du jour au lendemain. En réalité, elle mijotait depuis des décennies dans les labos, les serveurs et les pitch decks. Décryptage mordant.

Contactez-nous !

Vous souhaitez en savoir plus ? Vous avez des questions ? Des idées de projets ?

Remplissez le formulaire et nous reviendrons vers vous très rapidement.