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Et toi, tu travailles ?

Avec l’IA, travailler ne signifie plus forcément produire, mais superviser, corriger et faire semblant d’être indispensable. Plongée moqueuse dans le nouveau théâtre de la productivité.
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Et ti tu travailles ?

Il fut un temps, pas si lointain, où travailler consistait à faire quelque chose. Un geste. Une phrase. Un fichier Excel ouvert avec la mine grave d’un chirurgien cardiaque. Aujourd’hui, travailler consiste surtout à avoir l’air de travailler pendant qu’un logiciel, un assistant IA, une extension Chrome ou un stagiaire algorithmique fait semblant de vous aider à ne pas travailler.

Bienvenue dans l’économie moderne, ce grand théâtre où chacun demande à l’autre : « Et toi, tu travailles ? », comme si la réponse pouvait encore être vérifiée autrement qu’en observant le nombre de fenêtres ouvertes sur un écran.

Le nouveau métier : corriger trois virgules

La question est devenue délicate. Autrefois, on répondait simplement : « Oui, je suis journaliste », « Oui, je suis développeur », « Oui, je suis chef de projet », ou même « Oui, je suis consultant », ce qui restait vague mais socialement toléré.

Aujourd’hui, il faut préciser : « Je supervise des workflows d’automatisation générative appliqués à la stratégie de contenu multicanal. » Traduction : on demande à ChatGPT d’écrire un post LinkedIn, puis on corrige trois virgules pour pouvoir dire qu’on a gardé la main.

L’IA n’a pas supprimé le travail, elle l’a maquillé

L’intelligence artificielle a accompli un miracle : elle a rendu le travail invisible. Avant, un salarié fatigué produisait lentement un document moyen. Désormais, il produit rapidement un document moyen, mais avec des sous-titres, des bullet points et une phrase finale du type « en conclusion, l’avenir appartient à ceux qui sauront s’adapter ». Ce qui, dans le monde professionnel, vaut presque un prix Goncourt.

Le plus fascinant, c’est la manière dont les entreprises ont accueilli cette révolution. Avec la finesse habituelle : une main sur le portefeuille, l’autre sur le PowerPoint.

On ne parle plus de remplacer les employés, bien sûr. Le mot est grossier. On parle de les « augmenter ». Un terme merveilleux, qui donne l’impression que chaque collaborateur va devenir Iron Man, alors qu’il finira surtout par répondre à plus d’e-mails, plus vite, pour moins cher, avec un sourire généré par Teams.

Le temps n’est plus une excuse

Car l’IA ne supprime pas le travail. Elle supprime l’excuse du temps. Avant, on pouvait dire : « Je te l’envoie demain. » Maintenant, demain semble déjà suspect.

Pourquoi demain ? L’outil peut générer une synthèse en douze secondes, un plan stratégique en huit, une note juridique approximative en quinze et une fausse impression de compétence en trois. Le retard n’est plus humain : il devient moral.

La réunion automatique n’a pas encore tué la réunion inutile

Dans les bureaux, la productivité a pris une drôle d’allure. Les réunions ne disparaissent pas, contrairement aux promesses. Elles se multiplient même, comme des champignons sous néon.

Simplement, on y vient avec des comptes rendus automatiques, des résumés automatiques, des relances automatiques et, bientôt, des participants automatiques. À ce stade, il ne manque plus qu’une machine pour boire le mauvais café à notre place et hocher la tête devant le mot « synergie ».

La valeur ajoutée humaine, ce contrôle qualité de la banalité

Le salarié moderne vit donc dans une ambiguïté permanente. Il travaille, oui. Mais à quoi exactement ?

À piloter l’outil qui fait le travail ? À vérifier que l’outil n’a pas inventé une jurisprudence, une statistique ou un client ? À reformuler ce que la machine a reformulé d’après une reformulation précédente ?

On appelle cela la valeur ajoutée humaine. C’est très beau. Cela ressemble parfois à du contrôle qualité dans une usine à banalités.

Les dirigeants découvrent la magie du “plus avec moins”

Les dirigeants, eux, ont découvert l’IA avec l’émerveillement d’un enfant devant une calculatrice solaire. Ils posent des questions profondes : « Peut-on faire plus avec moins ? »

La réponse étant évidemment oui, surtout si l’on définit « plus » comme « plus de documents » et « moins » comme « moins de gens ». Puis ils organisent un séminaire sur l’éthique de l’intelligence artificielle, entre deux plans de rationalisation, ce qui prouve au moins que l’humour noir n’est pas mort.

Prompt engineer, ou manager miniature

Les employés, de leur côté, apprennent la grande compétence du siècle : avoir l’air irremplaçable dans un système conçu pour mesurer combien de temps il faudrait pour les remplacer.

Ils deviennent experts en prompt, en cadrage, en validation, en « sens critique ». Autrement dit, ils apprennent à dire à une machine : « Non, pas comme ça », ce qui était jusqu’ici la fonction principale des managers.

Trois heures sur un dossier ? Quelle audace artisanale

Et puis il y a cette nouvelle angoisse sociale. Quand quelqu’un dit qu’il a passé trois heures sur un dossier, on ne sait plus s’il faut admirer son sérieux ou s’inquiéter de son retard technologique.

Trois heures ? Pour un dossier ? Mais enfin, tu n’as pas d’abonnement premium ? Tu travailles à la bougie ? Tu rédiges sur parchemin ? Tu envoies encore des pigeons voyageurs au service juridique ?

La question qui pique

La question « Et toi, tu travailles ? » n’a donc jamais été aussi cruelle. Elle ne demande plus seulement si l’on a un emploi. Elle demande si l’on sert encore à quelque chose dans un monde où la machine sait écrire, coder, illustrer, résumer, traduire, relancer, classer, planifier et, surtout, faire semblant d’être enthousiaste.

Rassurons-nous : l’humain conserve quelques avantages compétitifs. Il sait paniquer sans raison, organiser des réunions inutiles, demander « tu peux me refaire ça en plus impactant ? », répondre « top merci » à un message qu’il n’a pas lu, et prendre personnellement une remarque sur un fichier partagé. Sur ces terrains-là, l’intelligence artificielle a encore du retard.

Oui, nous travaillons. Enfin, nous supervisons.

Alors oui, nous travaillons. Beaucoup, même.

Nous travaillons à comprendre comment travailler avec des outils qui promettent de nous libérer du travail, tout en accélérant le rythme auquel on nous le redemande. Nous travaillons à prouver que nous travaillons. Nous travaillons à masquer que la machine travaille. Nous travaillons à donner une âme à des textes qui commencent tous par « Dans un monde en constante évolution ».

Demain, nos IA nous mettront en copie

Et demain ? Demain, peut-être, nos agents IA auront des agents IA. Ils se réuniront entre eux, produiront des livrables entre eux, s’enverront des comptes rendus entre eux, et nous mettront en copie « pour information ».

Nous lirons vaguement, nous répondrons « bien reçu », et nous appellerons ça une journée productive.

Et toi, tu travailles ?

Oui. Enfin, je crois.

Je supervise.

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